J’étais là-bas depuis dix jours environ.
Là-bas, c’était un endroit étrange dans lequel personne n’avait idée de se rendre. C’était tout de même un pays, mais si peu accueillant qu’il rebutait les candidats au voyage. Cela tenait autant aux convulsions politiques qui l’agitaient qu’aux difficultés administratives dans lesquelles il se complaisait.
Poursuivant l’idée saugrenue de me plonger dans un reportage intérieur dont j’aurais été à la fois le réalisateur et l’unique spectateur, j’avais réussi à obtenir un visa. Néanmoins, cette victoire en trompe-l’œil m’avait laissé en errance dans les rues de la capitale, dans l’attente d’un laissez-passer. Délivrés aux compte-gouttes, ces formulaires jaunis étaient les seuls à permettre d’aller et venir à sa guise sur l’ensemble de ce territoire coincé entre des voisins belliqueux et des grandes puissances qui avaient leur mot à dire sur le sort de la région.
Après dix jours, donc, je décidai d’en finir avec mon désœuvrement en allant ouvertement me plaindre à l’ambassade de France. J’y découvrais, au milieu d’une zone résidentielle, une maison aux murs blancs et au jardin impeccablement tenu. L’intérieur était du même acabit, avec moulures apparentes, tapisseries orientales et tableaux de peintres flamands mineurs. La mer, qui était si loin des frontières de cette contrée engoncée dans les plis montagneux du continent, s’affichait ainsi en couleurs délavées, par les ports et les canaux qui offraient leurs perspectives et leurs lignes de fuite, me rappelant amèrement à mes pérégrinations aux allures d’évasion. Le voyage dans le voyage, me dis-je en plongeant dans une vue de Venise. Je n’eus pas à me perdre longtemps dans la contemplation de ce védutisme avant d’être reçu – de toute évidence le personnel n’était pas en proie au surmenage. En revanche, le véritable service que la maison était censée délivrer laissait à désirer : si l’attaché diplomatique qui m’écouta était fort courtois, il était si ignorant de la moindre chose utile à la poursuite de mon chemin dans les arcanes de la bureaucratie locale qu’après une heure d’entretien qui ne menait nulle part, je pris congé.
-Vous partez déjà ?
C’était le jardinier, un homme tout en rondeurs, aux traits solides et au regard d’un bleu vif, qui m’avait apostrophé, sécateur en main gantée et chapeau de paille sur la tête. Devant ses rosiers, qu’il désignait par leur nom latin, il disserta un instant sur la nécessité de l’éphémère, puis la conversation dérailla sur les relations amoureuses et les panthères des neiges, la géopolitique propre à cet État fragile et la fabrique des souvenirs. Il était sympathique et cultivé, notre échange dura un long moment et chaque minute qui passait, à écouter cet employé qui n’en était pas un, renforçait mon ressenti initial, qu’il confirma par une proposition pour le lendemain. Ainsi, j’avais été invité par l’ambassadeur lui-même à revenir ici pour une soirée de gala. Quant à mon hésitation sur mon absence de vêtements appropriés pour ce genre d’événement, il me rassura avant de retourner à ses roses :
- C’est un bal costumé, vous vous doutez bien que ce n’est pas dans ce pays que vous trouverez le moindre costume. Nous vous fournirons la tenue, vous aurez même l’embarras du choix.
Sur le parquet les mocassins couinaient, plainte couverte par les conversations qui bruissaient dans cette vaste pièce aux allures de bibliothèque – je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait ici se trouver autant de livres et autant d’invités. L’ambassadeur n’avait peut-être pas de grand combat à livrer sur le front de l’activité consulaire, mais il ne perdait pas son temps à tourner en rond : ses rosiers étaient magnifiques et ses hôtes aussi nombreux que prestigieux. Dans l’air flottait la promesse, pour les beaux jours, d’une merveilleuse garden-party. Hélas, je risquais fort de ne pouvoir en être, d’ici le printemps j’aurais eu le temps de mourir quinze fois, tout du moins aurais-je quitté le pays.
Si le but d’un carnaval était d’abolir les différences de classe, la soirée était fort réussie. C’était toutefois étonnant que de se retrouver à discuter avec des inconnus qui, pour la plupart, s’exprimaient tous en français, bardés de masques vénitiens qui empêchaient de reconnaître son interlocuteur en même temps qu’ils excitaient en moi l’envie de les arracher pour savoir qui se cachait derrière. D’une conversation à une autre, je m’entretins ainsi avec deux chefs d’entreprise avant-gardistes, un artiste exilé, trois cuisiniers dont les gargottes locales se disputaient les compétences, et une petite foule de courtisans modernes, ravis de vider les caves de l’ambassade et d’échanger leurs habituelles soirées pleines d’ennui pour ce bal qui faisait, après ses roses, la fierté du maître des lieux.
Ce fut une femme d’âge mûr, bec d’aigle et regard d’acier, qui me sortit de ma rêverie.
- Dites donc, jeune homme, vous n’envisagez tout de même pas de continuer cette soirée avec une simple coupe de champagne ?
C’était sur un ton aussi assuré que goguenard qu’elle s’était adressée à moi. Tandis que j’essayais de savoir à qui j’avais affaire, me lançant à l’assaut de l’énigme de ses traits cachés par le masque, elle abattit aussitôt ses cartes et me fit savoir qu’elle me connaissait. J’aurais pu être surpris, mais je feignis l’indifférence.
- Vous vous appelez C. et vous n’êtes pas ici pour la raison que vous pensez.
Cette fois-ci, je restai interdit. Qui était donc cette harpie qui me volait ainsi dans les plumes ? Sous ses habits de lumière, il m’était difficile de deviner quoi que ce soit, car sa robe de taffetas d’un bleu nuit, agrémentée de bracelets, falbalas et coquilles de ruban complétaient à merveille son tour de cou en dentelle, ses bijoux et ses cheveux poudrés, et m’empêchaient ainsi d’aller plus loin dans mon investigation. Pour en savoir plus sur elle, il me fallait la convaincre de se dévoiler, ce qu’elle me promit de faire, dès lors que j’aurais formulé, autant vis-à-vis d’elle que de moi-même, mes véritables intentions.
- Allons, un peu de franchise, mon cher C. : pourquoi êtes-vous venu ici ?
- J’ai été invité…
- À d’autres ! Je ne vous parle pas de la soirée, je vous demande pourquoi vous êtes venu mettre les pieds dans ce pays perdu ?
- Oh, je crois qu’il y avait cette vallée…
- Ne dites pas de sottises, C., dites-moi plutôt la vérité.
- Eh bien, pour me perdre, sans aucun doute.
- Enfin un début de réponse acceptable. Mais encore ?
- Pour…
- Oui !!!
À ce stade, je ne m’étonnai même plus qu’elle lise dans mes pensées, perdu dans l’observation fascinée de ses pupilles, deux billes parfaitement sphériques et terriblement obscures, au plus profond desquelles dansaient les vautours mangeurs d’hommes du Tibet, les tigres du Bengale et les marchandes d’enfants. Je croyais déceler chez cette reine-mère ma propre arrière-grand-mère, mais son parfum de derme et de granit ne laissait aucun doute sur son identité. Et dans le dialogue silencieux qui s’établissait entre nos âmes, c’était sa promesse qu’elle faisait mienne, son engagement qu’elle me transmettait, confirmant ainsi la quête que j’avais refusé d’admettre, et qui m’avait pourtant poussé jusque dans ce confetti sans importance, qui était un parfait endroit pour mourir tranquillement.
Vaincu ou plutôt rassuré par cet aveu qu’elle avait provoqué en moi, je lui demandai alors la marche à suivre. Car s’il y avait bien une seule personne qui avait les clés de cette antichambre de l’abîme, c’était elle, Gabrielle, avec ses plantes et ses carnets, son style et son intention. C’était à mon tour de redevenir grande poupée d’ivoire au rire muet, réduite en cendres de C. et dispersée dans les algues.
- Quel nectar faut-il donc boire pour en finir ? demandai-je enfin, après avoir rassemblé le courage nécessaire à une telle entreprise.
Et Gabrielle de me tendre une coupe métallique dans laquelle scille maritime et patience sauvage baignaient et côtoyaient ortie brûlante et scopolie du Caucase.
- Allez, C., il est temps de mourir comme tu as vécu.
- En homme libre, répondis-je en buvant d’un trait.
Ma dernière vision fut celle du sourire carnassier de Gabrielle et de la tendresse humide qui avait gagné son regard.
Charles Roux
Là-bas, c’était un endroit étrange dans lequel personne n’avait idée de se rendre. C’était tout de même un pays, mais si peu accueillant qu’il rebutait les candidats au voyage. Cela tenait autant aux convulsions politiques qui l’agitaient qu’aux difficultés administratives dans lesquelles il se complaisait.
Poursuivant l’idée saugrenue de me plonger dans un reportage intérieur dont j’aurais été à la fois le réalisateur et l’unique spectateur, j’avais réussi à obtenir un visa. Néanmoins, cette victoire en trompe-l’œil m’avait laissé en errance dans les rues de la capitale, dans l’attente d’un laissez-passer. Délivrés aux compte-gouttes, ces formulaires jaunis étaient les seuls à permettre d’aller et venir à sa guise sur l’ensemble de ce territoire coincé entre des voisins belliqueux et des grandes puissances qui avaient leur mot à dire sur le sort de la région.
Après dix jours, donc, je décidai d’en finir avec mon désœuvrement en allant ouvertement me plaindre à l’ambassade de France. J’y découvrais, au milieu d’une zone résidentielle, une maison aux murs blancs et au jardin impeccablement tenu. L’intérieur était du même acabit, avec moulures apparentes, tapisseries orientales et tableaux de peintres flamands mineurs. La mer, qui était si loin des frontières de cette contrée engoncée dans les plis montagneux du continent, s’affichait ainsi en couleurs délavées, par les ports et les canaux qui offraient leurs perspectives et leurs lignes de fuite, me rappelant amèrement à mes pérégrinations aux allures d’évasion. Le voyage dans le voyage, me dis-je en plongeant dans une vue de Venise. Je n’eus pas à me perdre longtemps dans la contemplation de ce védutisme avant d’être reçu – de toute évidence le personnel n’était pas en proie au surmenage. En revanche, le véritable service que la maison était censée délivrer laissait à désirer : si l’attaché diplomatique qui m’écouta était fort courtois, il était si ignorant de la moindre chose utile à la poursuite de mon chemin dans les arcanes de la bureaucratie locale qu’après une heure d’entretien qui ne menait nulle part, je pris congé.
-Vous partez déjà ?
C’était le jardinier, un homme tout en rondeurs, aux traits solides et au regard d’un bleu vif, qui m’avait apostrophé, sécateur en main gantée et chapeau de paille sur la tête. Devant ses rosiers, qu’il désignait par leur nom latin, il disserta un instant sur la nécessité de l’éphémère, puis la conversation dérailla sur les relations amoureuses et les panthères des neiges, la géopolitique propre à cet État fragile et la fabrique des souvenirs. Il était sympathique et cultivé, notre échange dura un long moment et chaque minute qui passait, à écouter cet employé qui n’en était pas un, renforçait mon ressenti initial, qu’il confirma par une proposition pour le lendemain. Ainsi, j’avais été invité par l’ambassadeur lui-même à revenir ici pour une soirée de gala. Quant à mon hésitation sur mon absence de vêtements appropriés pour ce genre d’événement, il me rassura avant de retourner à ses roses :
- C’est un bal costumé, vous vous doutez bien que ce n’est pas dans ce pays que vous trouverez le moindre costume. Nous vous fournirons la tenue, vous aurez même l’embarras du choix.
Sur le parquet les mocassins couinaient, plainte couverte par les conversations qui bruissaient dans cette vaste pièce aux allures de bibliothèque – je n’aurais jamais pensé qu’il pouvait ici se trouver autant de livres et autant d’invités. L’ambassadeur n’avait peut-être pas de grand combat à livrer sur le front de l’activité consulaire, mais il ne perdait pas son temps à tourner en rond : ses rosiers étaient magnifiques et ses hôtes aussi nombreux que prestigieux. Dans l’air flottait la promesse, pour les beaux jours, d’une merveilleuse garden-party. Hélas, je risquais fort de ne pouvoir en être, d’ici le printemps j’aurais eu le temps de mourir quinze fois, tout du moins aurais-je quitté le pays.
Si le but d’un carnaval était d’abolir les différences de classe, la soirée était fort réussie. C’était toutefois étonnant que de se retrouver à discuter avec des inconnus qui, pour la plupart, s’exprimaient tous en français, bardés de masques vénitiens qui empêchaient de reconnaître son interlocuteur en même temps qu’ils excitaient en moi l’envie de les arracher pour savoir qui se cachait derrière. D’une conversation à une autre, je m’entretins ainsi avec deux chefs d’entreprise avant-gardistes, un artiste exilé, trois cuisiniers dont les gargottes locales se disputaient les compétences, et une petite foule de courtisans modernes, ravis de vider les caves de l’ambassade et d’échanger leurs habituelles soirées pleines d’ennui pour ce bal qui faisait, après ses roses, la fierté du maître des lieux.
Ce fut une femme d’âge mûr, bec d’aigle et regard d’acier, qui me sortit de ma rêverie.
- Dites donc, jeune homme, vous n’envisagez tout de même pas de continuer cette soirée avec une simple coupe de champagne ?
C’était sur un ton aussi assuré que goguenard qu’elle s’était adressée à moi. Tandis que j’essayais de savoir à qui j’avais affaire, me lançant à l’assaut de l’énigme de ses traits cachés par le masque, elle abattit aussitôt ses cartes et me fit savoir qu’elle me connaissait. J’aurais pu être surpris, mais je feignis l’indifférence.
- Vous vous appelez C. et vous n’êtes pas ici pour la raison que vous pensez.
Cette fois-ci, je restai interdit. Qui était donc cette harpie qui me volait ainsi dans les plumes ? Sous ses habits de lumière, il m’était difficile de deviner quoi que ce soit, car sa robe de taffetas d’un bleu nuit, agrémentée de bracelets, falbalas et coquilles de ruban complétaient à merveille son tour de cou en dentelle, ses bijoux et ses cheveux poudrés, et m’empêchaient ainsi d’aller plus loin dans mon investigation. Pour en savoir plus sur elle, il me fallait la convaincre de se dévoiler, ce qu’elle me promit de faire, dès lors que j’aurais formulé, autant vis-à-vis d’elle que de moi-même, mes véritables intentions.
- Allons, un peu de franchise, mon cher C. : pourquoi êtes-vous venu ici ?
- J’ai été invité…
- À d’autres ! Je ne vous parle pas de la soirée, je vous demande pourquoi vous êtes venu mettre les pieds dans ce pays perdu ?
- Oh, je crois qu’il y avait cette vallée…
- Ne dites pas de sottises, C., dites-moi plutôt la vérité.
- Eh bien, pour me perdre, sans aucun doute.
- Enfin un début de réponse acceptable. Mais encore ?
- Pour…
- Oui !!!
À ce stade, je ne m’étonnai même plus qu’elle lise dans mes pensées, perdu dans l’observation fascinée de ses pupilles, deux billes parfaitement sphériques et terriblement obscures, au plus profond desquelles dansaient les vautours mangeurs d’hommes du Tibet, les tigres du Bengale et les marchandes d’enfants. Je croyais déceler chez cette reine-mère ma propre arrière-grand-mère, mais son parfum de derme et de granit ne laissait aucun doute sur son identité. Et dans le dialogue silencieux qui s’établissait entre nos âmes, c’était sa promesse qu’elle faisait mienne, son engagement qu’elle me transmettait, confirmant ainsi la quête que j’avais refusé d’admettre, et qui m’avait pourtant poussé jusque dans ce confetti sans importance, qui était un parfait endroit pour mourir tranquillement.
Vaincu ou plutôt rassuré par cet aveu qu’elle avait provoqué en moi, je lui demandai alors la marche à suivre. Car s’il y avait bien une seule personne qui avait les clés de cette antichambre de l’abîme, c’était elle, Gabrielle, avec ses plantes et ses carnets, son style et son intention. C’était à mon tour de redevenir grande poupée d’ivoire au rire muet, réduite en cendres de C. et dispersée dans les algues.
- Quel nectar faut-il donc boire pour en finir ? demandai-je enfin, après avoir rassemblé le courage nécessaire à une telle entreprise.
Et Gabrielle de me tendre une coupe métallique dans laquelle scille maritime et patience sauvage baignaient et côtoyaient ortie brûlante et scopolie du Caucase.
- Allez, C., il est temps de mourir comme tu as vécu.
- En homme libre, répondis-je en buvant d’un trait.
Ma dernière vision fut celle du sourire carnassier de Gabrielle et de la tendresse humide qui avait gagné son regard.
Charles Roux